Thibaut Derien vu par Nicolas Jules


Thibaut Derien nait en 1974 en Bretagne mais grandit en normandie. Premier dilemne. Doit-on verser du chouchen ou du calva dans son biberon?
Lycéen, il travaille le samedi après-midi dans la boutique du photographe local qui lui offre son premier appareil photo, un Nikkormat armé d’un 50mm qui ouvrait à 1,2, objectif qu’aujourd’hui il regrette encore.
Le bac en poche, il entre comme stagiaire dans un studio de photographie industrielle à Caen, dont la principale activité est la prise de vue pour les revues publicitaires de supermarché. Quelques mois où il apprend surtout à passer le balai et faire la vaisselle.
Le voilà ensuite à Cannes à tirer des portraits. La journée les enfants sur la plage, le soir les couples au restaurant, la nuit la jet set en discothèque. Fin de l’été, fin du job, le colocataire se barre avec ses affaires.
Thibaut est décidé à devenir photographe et monte à Paris. Répondant à une annonce pour être assistant dans un studio de photo de mode, il est employé dans une caravane au pied de la tour Eiffel pour photographier à la chambre les touristes en costume d’époque. Il tient une semaine et enchaîne les petits boulots, de remplisseur de mini-bar à l’hôtel Concorde Lafayette à distributeur de prospectus pour le club de gym de Véronique et Davina, entre autres. Et vient sa première série photo. Une tête de poupée gonflable trouvée au jardin du Luxembourg qu’il promène dans Paris. Il réalise lui-même des tirages sur du papier carte postale et s’installe un beau matin place du Tertre à Montmartre pour les vendre aux touristes. Il a le temps d’en vendre un à une américaine avant que la police, qui semble beaucoup apprécier son travail, ne saisisse son stock. A part ça, il publie sans conviction « Dans la nuit de dimanche à dimanche », recueil de textes écrits chaque dimanche soir pendant un an, mais il préfère ne pas en parler.
Peut-être parce qu’il se souvient qu’il n’a toujours pas choisi entre le chouchen et le calva, il retourne à la source et devient, à son époque, le plus jeune patron de bar de France. Pour que de la pomme, y’en ait, mais pas que. D’un vieux bistrot d’un petit village normand, il fait un café-concert. Sur la petite scène du «Temps des assassins », on peut voir des artistes comme M ou La grande Sophie. C’est en empruntant les routes pour coller les affiches annonçant les prochains spectacles qu’il réalise une nouvelle série photo sur les animaux écrasés. Il cherche à tuer l’ennui dans ce bistrot plein le week-end mais déserté la semaine. Il lui revient aux oreilles que Luc Besson, qui vient de s’installer dans le coin, cherche un jeune qui connait bien la région pour préparer son film « Jeanne d’Arc ». Il convainc le régisseur et ce petit boulot qui devait durer seulement quelques semaines en normandie l’emmène jusqu’en République Tchèque puis le ramène à Paris où il travaille pendant trois ans sur différents tournages. Il passe de temps en temps de l’autre côté pour faire de la figuration. Le disque dur de la mémoire se remplit tranquillement. Un jour il devient une star du petit écran aux yeux de son épicier après être apparu quelques secondes dans un film de fiction. Il prend du recul.
On le retrouve marcheur de nuit, à la recherche d’un Paris perdu, champion toutes catégories des virées interlopes et des rencontres insolites. De ces belles errances passées à s’user les semelles au bitume et les coudes au comptoir lui viennent des mots et bientôt le moyen de les dire. Il devient auteur et chanteur au sein d’un groupe. Guitare, accordéon, contrebasse et violon, accompagnent ses mots. Après quelques concerts dans les cafés parisiens il est programmé aux Francofolies de La Rochelle. Rencontre avec Max Amphoux, éditeur de musique à l’ancienne et à la loyale, et signature avec Universal. Pendant cinq ans il parcourt le monde en chantant et publie deux albums qui suscitent des enthousiasmes certains, et pas que chez l’épicier du coin. Jeux de mots qui font sens, sens de la formule, mélancolie légère et sincérité profonde. Hors du temps et des modes, l’air Derien c’est une jeunesse punk dans un corps de gendre idéal en costume du dimanche. L’air Derien c’est un bandit rangé des voitures qui n’a pas besoin de sortir armé pour viser juste entre les oreilles. Pendant ces quelques années il délaisse la photographie, son appareil ayant disparu dans un cambriolage.
Sid Vicious est une icône qui finit sa vie jeune et con. Sa postérité est un poster pour gentil rebelle. Thibaut Derien a un autre héros et il pense que le premier punk était belge. Ainsi il s’installe trois années au pays de Jacques Brel. Il a quitté le groupe mais prépare un album solo et achète un nouvel appareil photo. A Bruxelles naissent les premières images de sa ville fantôme, tandis que les photos de chambres dispersées où il passe ses nuits lors de sa dernière tournée forment la série «Mes nuits à l’hôtel de l’univers». Et puis Thibaut arrête brutalement d’être chanteur. Sans doute pas parce qu’il n’a vocation à rien, certainement parce qu’il a vocation à tout. Les images remplacent les mots, le silence la voix. Hasard ou coïncidence , cela se joue à la naissance de sa fille Angèle qui deviendra son modèle favori et le sujet d’une autre série photographique, qu'il commence en Amérique du Nord.
Il est de retour à Paris où pendant trois ans il travaille comme cadreur pour CD’Aujourd’hui, émission musicale de télévision, jusqu’à ce quelle soit supprimée de l’antenne. Toujours ce lien avec la musique. D’ailleurs il lancera, en toute logique, sa série sur les chanteurs. Des instantanés depuis les loges, une minute avant qu’ils ne montent sur scène. Et puis des photos de voyage, car finalement il marche toujours beaucoup ce garçon. Et puis des pochettes d’albums pour quelques-uns de ces amis chanteurs. Sa ville fantôme, lauréate du prix SFR Jeunes Talents, est exposée au Grand Palais à l’occasion de Paris Photo.
Finalement, son plus vieux compagnon de route, le seul qu’il n’ait presque pas lâché depuis le lycée, c’est son appareil photo. Aujourd’hui il ne fait plus que ça, des images de lumières et de chemins de traverses, des villes belles sur leurs lits de mortes, une jeune fille belle et vivante au milieu de paysages centenaires, de beaux chanteurs tout frais juste avant qu’ils ne brûlent. L’art de savoir donner des images doubles. De commencement et de fin réunies. Juste au bon moment. L’art de saisir l’instant fragile où le passé et l’avenir n’ont pas encore décidé de se séparer à jamais.
Bref, difficile de résumer la vie de Thibaut Derien.
Il fait des photos.
Pour l’instant.

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