J’habite une ville fantôme


J'en avais marre de la capitale. Trop de bruit, trop de gens. Et puis je ne supportais plus mes voisins. Je voulais changer d’air, et surtout de vie. Je passais le plus sombre de mon temps affalé dans mon canapé, à refaire non pas le monde, mais l’endroit idéal où m’installer. Je m’imaginais alors vivant dans un petit village à la campagne, mais pour y avoir grandi, je savais déjà que les grands espaces n’étaient pas faits pour moi. Je me voyais repartir à zéro au bord de la mer, mais le vent et le cri des mouettes m’ont toujours tapé sur le système. Bref, je tergiversais.

Je me suis donc longtemps demandé où poser ces valises que je n’avais pas encore faites, jusqu’au jour où je suis tombé dessus, par hasard. Une ville sans voiture ni habitant, sans bruit ni mouvement, calme comme la campagne, reposante comme l’océan, mais sans nature.
Aujourd’hui je me promène en silence dans ces rues rien qu’à moi, où je n’ai qu’à me servir, où tout me tend les bras. Au début je me suis bien posé quelques questions : que s’était-il passé ici et qu’était devenue la population ? Exode rural, catastrophe naturelle, cataclysme écologique, peu importe finalement. Avec le temps j’ai appris à ne pas bouder mon plaisir, et la seule chose qui m’inquiète désormais, c’est de savoir combien de temps cela va durer. Je tue le temps, qui ne passe plus vraiment par ici, en imaginant toutes ces vies passées derrière ces volets fermés, ces rideaux de fer tirés.
Je suis comme perdu sur une île déserte, sauf que je n’ai pas envie que l’on me retrouve.
J’habite une ville fantôme. 

Ce pourrait être, pour un de ces films nostalgiques dont un certain cinéma français a le secret, la rue reconstituée en studio d’une petite ville bien de chez nous. Une collection de magasins – de ceux que l’on appelle aujourd’hui « de proximité » – fermés, une collection aussi d’enseignes dont le charme des typographies disparues ne peut faire oublier l’absence de quelques lettres emportées dans l’abandon, un souvenir dans lequel nous guide un photographe : « Je tue le temps qui ne passe plus vraiment par ici, en imaginant toutes ces vies passées derrière ces volets fermés, ces rideaux de fer tirés. Je suis comme perdu sur une île déserte, sauf que je n’ai pas envie que l’on me retrouve. J’habite une ville fantôme ».

Entre propos documentaire au « réalisme » exacerbé par le traitement et déplacement nostalgique en forme de fuite de la grande ville, les questions de la mémoire, du temps, de la trace, s’imposent dans une frontalité nette et répétée. Un de ces inventaires carrés qui, parce que nous sommes face à des photographies, finissent par devenir des fictions possibles, des questions en tout cas, des doutes, dans une surenchère de la représentation.


Christian Caujolle

Au Jardin Fleuri

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Un beau jour, Thibaut Derien a quitté Paris pour une étrange ville, oubliée du temps et des heures, figée dans ses souvenirs. Les antiques devantures qui s’offrent à la vue du passant ouvrent de grands rectangles cinématographiques vides, palimpsestes sans fond où bougent encore les fantômes de l’histoire et les vies enfouies. L’humour est là aussi, sorte d’attendrissement malicieux devant les grandiloquences désuètes d’un lettrage, d’un jeu de mots, d’une architecture un peu pompeuse, ou face à des enseignes abîmées, synonymes de la banalité devenus textes énigmatiques ou alphabets exotiques sous les assauts du temps. Parfois se confondent une ancienne appellation en voie d’effacement et une famille de tags en voie d’apparition, deux façons d’écrire la ville avec des signes sans usage : une forme de poésie, en somme.


Christian Maccotta / Les Boutographies

On se croirait à Gold Will, la ville-fantôme de Lucky Luke.

Les habitants ont délaissé leurs boutiques, leurs activités. Ils ont abandonné les murs de leur cité à la décrépitude, aux vents dominants, aux ravages lents mais inéluctable de l’érosion naturelle. Seul un dernier promeneur a bien voulu immortaliser cet état de fait. Et finalement s’y est plu et a su y découvrir un attachement, un isolement, un retour au calme où la frénésie du monde contemporain n’a plus de prise. Mais l’on ne s’ennuie pas dans cette ville-fantôme.

D’une part, car les devantures de magasins nous racontent tour à tour une histoire passée, une activité spécifique, d’autre part parce que grâce à l’oeil du photographe Thibaut Derien, d’abord chanteur de son état, le sujet est abordé avec une jolie mélancolie et un humour discret.

Il faut s’attarder quelques instants sur des images comme ce « Garage Palace » dont le propriétaire a du malheureusement partir avec les dorures, cette poissonnerie aux mosaïques naïves d’espèces tropicales où l’on ne sait trop si l’on vendait du poisson à consommer ou à emporter pour la décoration d’un aquarium, ce coiffeur « Coiffures » qui se targue de mettre au pluriel son métier nous indiquant bien explicitement qu’il coupe les cheveux en toute parité, cette droguerie « A l’Arc-en-Ciel » au lettrage multicolore nous invitant à nous demander si les Beatles n’étaient pas venus s’approvisionner en substances rigolardes avant d’écrire Lucy in the Sky with Diamonds ou encore ce « Flick Armurerie » qui ayant certainement longuement hésité entre gendarmerie et grand banditisme a fini par trouver sa voie dans le commerce des armes.


Stéphane Possamai / Backlight Magazine

Au Terminus

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