J'habite une ville fantôme


Thibaut Derien a commencé à parcourir la France il y a dix ans, évitant à dessein les grands axes de circulation et ses sorties bordées par des kilomètres de panneaux criards, d’insipides préfabriqués, de lotissements uniformes et de ronds-points à donner le tournis, que des années de politiques urbaines négligentes ont imposé comme les nouveaux standards esthétiques des zones périurbaines. Il est parti à la recherche des rares petits commerces encore debout mais bel et bien abandonnés, témoins d’une époque, d’un métier, d’un goût, d’une mode. Des petits commerces désertés, laissés aux aléas du temps, qu’il a sélectionnés avec attention parmi la multitude trouvée sur sa route, pour l’émotion singulière qui s’en dégageait, et qui lui ont inspiré cette ville fantôme observant impuissante l’animation de centres commerciaux impersonnels, là-bas, au loin. Pas si loin.

Ces petits commerces peuplent la ville fantôme de Thibaut Derien, formant un cimetière, un varia de traces, de vestiges d’une époque révolue, balayée par les industriels, les franchises et l’indifférence de clients envoutés par les sirènes de la consommation de masse et ses temples de tôle et de parpaings. Dans ce cimetière de boutiques, les rideaux sont baissés, tirés, les portes scellées, les fenêtres murées. Les devantures étouffent dans un cadre strict, carré, qui éclipse tout le reste. On retrouve dans ces photographies la frontalité de Walker Evans et d’Eugène Atget, qui avant lui ont immortalisé des petits commerces en voie d’extinction. Mais la frontalité de Derien est, elle, poussée à l’extrême, réduisant les boutiques à leur seule façade, excluant toute profondeur de champ, anéantissant les volumes susceptibles de réanimer ces ruines exsangues et réduisant au silence ce qui faisait la particularité de ces commerces de proximité : le lien social.

Une frontalité pure qui bouche la vue du spectateur et lui fait violemment ressentir la fin. Tellement qu’on se surprend à penser qu’après tout, ces petits commerces ne sont peut-être qu’une illusion, des décors de cinéma dont les façades peintes seraient soutenues par de simples échafaudages. Comme si on préférait croire que tout ça n’était qu’un rêve. Les plus optimistes, eux, laisseront leur imagination vagabonder. Car cette frontalité qui garde le minimum d’informations, confère aussi une valeur générique et une sorte de virginité aux boutiques : des milliers d’histoires peuvent s’écrire derrière ces façades désolées.

Passée l’angoisse de la fin et du vide, on se laisse malgré tout charmer par la beauté des lignes, des mots, des matières, des typographies, des ouvertures, des fermetures, des formes et des couleurs de ces boutiques. Et de ces vitrines vides, orphelines, se dégagent tout à coup une émotion et même une certaine vitalité. Celle du passé, celle que notre imagination se surprend à inventer.

Thibaut Derien appartient à une famille de photographes qui font de la photographie documentaire un art, de la trivialité du quotidien, un poème, et qui constatent avec effroi les mutations de notre société, ses laideurs contemporaines et ses splendeurs passées. Sa ville fantôme nous dévoile les ruines d’une société qui n’existe plus, nous met face à nos responsabilités et nous révèle à la fois la beauté qui se dégage de ses décombres.


Jawaher Aka

Ce pourrait être, pour un de ces films nostalgiques dont un certain cinéma français a le secret, la rue reconstituée en studio d’une petite ville bien de chez nous. Une collection de magasins – de ceux que l’on appelle aujourd’hui « de proximité » – fermés, une collection aussi d’enseignes dont le charme des typographies disparues ne peut faire oublier l’absence de quelques lettres emportées dans l’abandon, un souvenir dans lequel nous guide un photographe : « Je tue le temps qui ne passe plus vraiment par ici, en imaginant toutes ces vies passées derrière ces volets fermés, ces rideaux de fer tirés. Je suis comme perdu sur une île déserte, sauf que je n’ai pas envie que l’on me retrouve. J’habite une ville fantôme ».

Entre propos documentaire au « réalisme » exacerbé par le traitement et déplacement nostalgique en forme de fuite de la grande ville, les questions de la mémoire, du temps, de la trace, s’imposent dans une frontalité nette et répétée. Un de ces inventaires carrés qui, parce que nous sommes face à des photographies, finissent par devenir des fictions possibles, des questions en tout cas, des doutes, dans une surenchère de la représentation.


Christian Caujolle

Au Jardin Fleuri

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Un beau jour, Thibaut Derien a quitté Paris pour une étrange ville, oubliée du temps et des heures, figée dans ses souvenirs. Les antiques devantures qui s’offrent à la vue du passant ouvrent de grands rectangles cinématographiques vides, palimpsestes sans fond où bougent encore les fantômes de l’histoire et les vies enfouies. L’humour est là aussi, sorte d’attendrissement malicieux devant les grandiloquences désuètes d’un lettrage, d’un jeu de mots, d’une architecture un peu pompeuse, ou face à des enseignes abîmées, synonymes de la banalité devenus textes énigmatiques ou alphabets exotiques sous les assauts du temps. Parfois se confondent une ancienne appellation en voie d’effacement et une famille de tags en voie d’apparition, deux façons d’écrire la ville avec des signes sans usage : une forme de poésie, en somme.


Christian Maccotta / Les Boutographies

On se croirait à Gold Will, la ville-fantôme de Lucky Luke.

Les habitants ont délaissé leurs boutiques, leurs activités. Ils ont abandonné les murs de leur cité à la décrépitude, aux vents dominants, aux ravages lents mais inéluctable de l’érosion naturelle. Seul un dernier promeneur a bien voulu immortaliser cet état de fait. Et finalement s’y est plu et a su y découvrir un attachement, un isolement, un retour au calme où la frénésie du monde contemporain n’a plus de prise. Mais l’on ne s’ennuie pas dans cette ville-fantôme.

D’une part, car les devantures de magasins nous racontent tour à tour une histoire passée, une activité spécifique, d’autre part parce que grâce à l’oeil du photographe Thibaut Derien, d’abord chanteur de son état, le sujet est abordé avec une jolie mélancolie et un humour discret.

Il faut s’attarder quelques instants sur des images comme ce           « Garage Palace » dont le propriétaire a du malheureusement partir avec les dorures, cette poissonnerie aux mosaïques naïves d’espèces tropicales où l’on ne sait trop si l’on vendait du poisson à consommer ou à emporter pour la décoration d’un aquarium, ce coiffeur « Coiffures » qui se targue de mettre au pluriel son métier nous indiquant bien explicitement qu’il coupe les cheveux en toute parité, cette droguerie « A l’Arc-en-Ciel » au lettrage multicolore nous invitant à nous demander si les Beatles n’étaient pas venus s’approvisionner en substances rigolardes avant d’écrire Lucy in the Sky with Diamonds ou encore ce « Flick Armurerie » qui ayant certainement longuement hésité entre gendarmerie et grand banditisme a fini par trouver sa voie dans le commerce des armes.


Stéphane Possamai / Backlight Magazine

Au Terminus

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